Magali Le Mens, docteur en histoire de l’art, est chargée de mission au Musée LaM
(Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut).
Elle a publié en 2009 avec Jean-Luc Nancy, L’hermaphrodite de Nadar et publiera prochainement Modernité de l’hermaphrodisme dans la collection Fabula des Presses du réel
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Matérialiser les métaphores

Le travail de Caroline Vaillant questionne « les rapports à autrui, les codes qui les régissent 1 » en proposant, dans un premier temps, une nouvelle contrainte à ces rapports humains, son dispositif plastique : l’invitation à tricoter avec elle devant son appareil photo.

Au départ du Cycle du tricot, pour la première partie exécutée dans les Balkans, il fallait trouver une façon de communiquer non verbale, qui puisse créer un lien au-delà des mots par le biais d’un geste simple que tout le monde connaît ou peut apprendre aisément.

Les photographies de Voulez-vous tricoter avec moi ? permettent de voir la curiosité mutuelle que l’invitation de l’artiste provoquait. Revenue dans un environnement où Caroline Vaillant peut expliquer sa démarche, l’invitation devenait presque défi : Voulez-vous tricoter avec moi ? se poursuit en effet avec Pouvez-vous tricoter avec moi ?. Ce défi prenait alors un caractère social puisqu’il s’adressait à différentes personnes dont le costume représente leur appartenance à des institutions constituées (acteurs religieux, justice, armée) ou plus informelles mais tout aussi codifiées (groupe de naturistes, jeunes passionnés de mangas, traders). L’artiste confrontait donc son mode de communication tout autant que sa démarche, à des individus représentatifs de différentes strates de la vie sociale en leur proposant de prendre part à un moment singulier et de participer à la fabrication d’un tricot qui n’a pas l’utilité habituelle.

Ces deux parties du cycle sont encadrées par l’aspect préfabriqué contenu dans le dispositif mis en place. La photographie plasticienne, en effet, peut se caractériser par un dispositif précis qui provoque le réel par une intervention particulière et ne se contente pas seulement de le capter et l’enregistrer 2. La photographe met en scène les conditions dans lesquelles la rencontre a lieu, mais de façon suffisamment souple pour laisser advenir des variations, car ces doubles portraits ne sont pas statiques : aucun ne se ressemble, il n’y a pas de démonstration a priori. Ils sont la trace d’une expérience et d’un échange communs.

Au processus photographique sophistiqué correspond un geste d’une simplicité élémentaire. Tricoter c’est nouer régulièrement un fil sur lui-même, à l’aide de deux aiguilles et cela de façon répétitive. Un fil est là et prend (presque magiquement) forme à mesure que le mur de maille se crée. Une fois le geste amorcé dans sa répétition, le corps poursuit cette activité devenue automatique. Dans la cadence des mailles s’imprime le rythme corporel particulier de chacun, ainsi déjà quelque chose d’intime – au sens où cela n’appartient qu’à l’individu – s’y exprime. On tricote et l’on peut aussi faire autre chose : penser, parler, écouter l’autre. L’écharpe (devenue maintenant pelote) porte l’empreinte de cette disparité des gestes. Elle est comme une trace physique des liens et des échanges partagés.

Comme l’a expliqué l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage 3 à propos de l’aptitude humaine à fabriquer quelque chose, un geste n’engage pas seulement des conséquences physiques (la réalisation de quelque chose) il engage aussi des significations métaphysiques ou intimes. Ce sont ces significations concrètes et symboliques qu’interroge aussi Caroline Vaillant. Le lien symbolisé et mis en acte recouvre-t-il complètement la signification qu’on donne usuellement et de nos jours aux mots et expressions parfois irremplaçables comme lier, relier, nouer, dénouer, embrouiller, connecter en réseau, couper le fil, tramer, tisser, etc. ? On sait combien ces métaphores ou images sont opérantes dans nos sociétés. Alors même que la pratique de ces gestes se fait rare, ces mots recouvrent des significations qui ne pourraient pas exister sans les images qu’ils évoquent, d’où la nécessité de l’artiste d’éprouver les métaphores en geste et en expérience. Caroline Vaillant matérialise les métaphores.

Tricoter dans le processus de l’artiste, en dehors de l’utilité de la fabrication d’un objet déterminé, c’est mettre en œuvre les symboles. Quelqu’un qui tricote agite deux aiguilles qui s’entrechoquent, se poursuivent, se frottent et s’embrassent. Ainsi, lorsque deux personnes tricotent à deux, elles tiennent chacune dans leurs mains ces deux aiguilles distinctes qui ensemble, avec le fil entre elles, symbolisent déjà la relation qu’elles sont en train de vivre. Proches, avec ou sans paroles, en travaillant côte à côte ou face à face à l’entortillement du même fil qui deviendra cette étrange écharpe, les deux personnes, comme les deux aiguilles qu’elles tiennent dans la main échangent, se frottent, discutent, et cela à la fois de façon intentionnelle ou complètement inconsciente.

De toutes ces traces d’échanges accumulées, peut-être jusqu’à l’usure du processus, l’écharpe est devenue peloton, c’est-à-dire à nouveau une pelote, un nouveau fil. Or la laine elle-même est déjà un matériau complexe : de fines fibres sont enroulées ensemble jusqu’à créer un ensemble résistant et homogène. Tricotée, la laine devient l’écharpe, qui du fait de sa longueur immense redevient laine ou fil. L’objet – le témoin de ces instants vécus – entoure la tête de l’artiste qui, avec ces traces de liens qui ont pourtant constitué jusqu’à présent son autoportrait par les autres, construit maintenant sa solitude. D’ailleurs la pelote remplace significativement le visage. L’artiste n’est plus que la trace des échanges qui l’on constituée, au point de perdre elle-même sa singularité. L’écharpe immense devenue pelote a maintenant quelque chose d’étouffant, comme si on ne pouvait pas attendre des liens avec les autres qu’ils permettent seuls de se constituer soi-même. Elle est le peloton d’exécution, littéralement ce qui a été exécuté par les mains des individus rencontrés.

Cependant, ce peloton presque étouffant, symbolise et est la trace matérielle de quelque chose qui nous manque cruellement aujourd’hui dans nos sociétés pressées, l’expérience 4. L’expérience vivante, vécue dans sa complexité, avec son côté imprévisible et sa perte de temps inhérente à tout ce qui tout à coup n’est pas déterminé par une utilité ou un but bien fixé, mais aussi l’expérience avec son implication physique et psychique et dans les risques que la réalité de nos confrontations avec les autres comporte. Cette expérience accumulée, représentée par le peloton constitue le nouvel autoportrait de l’artiste.

Mais au-delà du peloton, l’ensemble du Cycle du tricot insiste sur l’intériorité de l’expérience artistique, puisque la démarche de Caroline Vaillant, photographe plasticienne, intériorise le geste artistique. Lorsque l’artiste prend part aux scènes qu’elle provoque, la photographie n’est plus guidée par une scène extérieure captée par le cadre de l’appareil, mais déclenchée lorsque l’artiste éprouve l’expérience en train de se faire, depuis l’intérieur de la scène. A distance, elle déclenche la prise de vue. La photographie est alors non plus seulement une trace du réel, mais de l’expérience artistique et métaphorique vécue de l’intérieur.


1. Interview de Caroline Vaillant par Jean-Eudes Mayence, « Pouvez-vous tricoter avec moi ? », Doden’s Kaden, vol. 11, sept.-dec. 2008, p. 27
2. Voir Dominique Baqué, La photographie plasticienne, un art paradoxal, Paris, Éditions du regard, 1998.
3. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage Paris, Pocket, 1990.
4. Voir Giorgio Agamben, Enfance et histoire, destruction de l’expérience et origine de l’histoire, Paris, Payot, 2002.


Magali Le Mens, Historienne de l’art, 2010